BLONDEL

Cours d’architecture ou Traité de la Décoration, Distribution et Construction des Bâtiments

Édition M DCC LXXIII. (Continué à partir du 5ème tome par M. PATTE)

Dans cet ouvrage daté de 1773, mais commencé bien plus tôt, Jacques-François Blondel (1705-1774), théoricien et professeur d’architecture reconnu(il a été le maître de Claude-Nicolas Ledoux), s’attache à démontrer que la décoration est intrinsèquement liée à l’architecture. En s’appuyant essentiellement sur les oeuvres des architectes de Louis XIV, Mansart et Perrault en particulier, il établit une théorie de l’harmonie des proportions qui inspirera des architectes visionnaires comme Etienne-Louis Boullée. Patte, qui termine son oeuvre, aborde les aspects techniques de la mise en oeuvre.

L’équilibre des masses, une éternelle modernité :
D’après ce que nous venons de rapporter, point de doute que les anciens n’aient regardé les proportions, les rapports et les principales dimensions de leurs édifices, comme les objets les plus essentiels de leurs productions, et qu’ils n’aient jugé comme également intéressants à la perfection de l’art, l’ordre et l’arrangement des divers membres qui doivent concourir à la symétrie. Considérant le nombre, le rapport et la forme de ces mêmes membres, comme autant de parties essentielles à la perfection de leurs ouvrages, ils ont conclu que ceux qui seraient placés à droite devraient répondre à ceux qui s'apercevraient à gauche ; les parties de dessus à celles de dessous ; ils ont eu soin que celles qui sont près les unes des autres se trouvassent dans une parfaite régularité ; qu’enfin celles qui doivent être égales, le fussent parfaitement entr’elles, sans en excepter les ornements ; en un mot, que les plus petits détails fussent si bien proportionnés, que chaque membre, considéré à part, semblât naître de l’ouvrage entier.
(Tome 3, page 6)


Le sens de l’harmonie, un talent français :
Après la distribution des Appartements, la décoration intérieure est peut-être la partie la plus véritablement intéressante de l’Architecture, et celle qui a éprouvé le plus de révolutions depuis un siècle. Il faut pour s’en acquitter avec succès, être plus instruit qu’un architecte ordinaire, se connaitre en général aux Beaux-Arts, et savoir choisir les artistes dans chaque genre qui doivent concourir à son exécution : il faut être en état de faire choix des matières réelles ou factices qu’on peut employer selon la dignité des propriétaires, le genre de l’ordonnance, et l’usage de chaque pièce en particulier : en un mot il faut avoir suffisamment étudié cette matière pour pouvoir faire un alliage judicieux de tout ce qui est capable de concourir à la perfection d’une décoration, afin que de son tout ensemble il résulte une vraie beauté.
Introduction (Tome 5, page 1)

Conseils pour l’architecte : rester le grand ordonnateur de l’espace et le maître de la hiérarchie des formes et des matériaux pour servir à l’équilibre et à l’adéquation des bâtiments à leur destination :
L’Art de profiler est le premier mérite de l’Architecte, et l’une des parties essentielles de la décoration intérieure des Appartements : la connaissance des profils en pierre, (...) et les principes que nous avons établis à ce sujet, doivent contribuer beaucoup à faire concevoir aux jeunes Architectes le goût des profils dont nous allons parler. Ce sont en effet à peu près les mêmes moulures ; néanmoins, entre les mains de l’Architecte instruit, elles en diffèrent assez pour former une classe particulière, qui demande à être étudiée séparément. (...) Au reste, il faut avoir égard à la grandeur des pièces qu’on veut revêtir de lambris, prendre garde à l’élévation des planchers, au plus ou moins de lumière qui y sera répandu, à la réitération ou à la sobriété des membres qui en composeront l’ordonnance, à la richesse ou la simplicité qui devra y présider, soit en sculpture, soit en peinture, dorure, etc, et enfin faire attention si cette Menuiserie doit être mariée avec du marbre, du bronze, des tableaux, des glaces et des meubles de prix. Qu’on y prenne garde ; toutes ces considérations doivent entrer dans l'esprit de l’architecte : il faut qu’il conçoive l’effet général que devra produire aux yeux des hommes éclairés la réunion de toutes ces parties ; puisqu’autrement, ils ne remarqueraient plus qu’une richesse indiscrète, dont à peine quelques détails pourraient les dédommager de l’admiration totale à laquelle ils avaient lieu de s’attendre.
(Tome 5, page 13)

Dans ces Planches comme dans la précédente, nous avons admis peu d’ornements, parce qu’encore une fois il faut se rendre compte du nu avant de songer à la sculpture, que la plupart des jeunes artistes, abusés par l’exercice du dessin, s’occupent plus volontiers des objets d’agréments que du fond des choses, et que plusieurs même croient que c'est le partage du menuisier de faire de la menuiserie, sans se douter que quelque habile qu’il soit dans son Art, il ne remplira jamais bien l’intention du propriétaire, si l’architecte lui-même ne donne les dessins et les mesures de toutes les différentes parties d’une décoration. Après cette négligence il ne manquerait plus que de laisser faire aussi au hasard l'Ornemaniste, et bientôt on ne verrait plus que de la menuiserie, de la sculpture et non de l’architecture, C'est alors aussi qu’on ne remarquerait plus de liaison, plus de repos, plus d'ensemble : mais que l’on verrait au contraire beaucoup de cette richesse confuse et indiscrète, qui loin de satisfaire l’oeil, le rebute et l’éloigne de cette espèce d’admiration qu’il avait droit d'espérer, si l’Architecte plus instruit ou moins négligent, se fut donné la peine lui-même de distribuer à chaque artiste les divers objets de son département.
(Tome 5, page 59)